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Lu, vu, peut-être entendu…

Tribulations d’un regardeur

Décembre le 28, 2017

Je tenais à reprendre à mon compte la judicieuse préconisation de David Salle sur la nécessité en tant que praticien d’écrire sur le travail d’autres artistes. Ça favorise le recul sur sa propre production. Je ne me risquerais pas à garantir la régularité de cette hygiène personnelle, mais le sujet qui suit s’est imposé de lui-même. C’est comme ça : parfois l’envie se manifeste, il ne reste plus qu’à espérer que les mots pour la traduire sortent aussi du gué…

D’un pas ferme et décidé, je me rend ce mercredi 27 décembre au centre Pompidou, pour jeter aux expositions César et André Derain un œil non acquis à leur cause mais curieux, et néanmoins dans les mêmes proportions enthousiaste. En réalité non ; Derain avait ma faveur, mais me faire une idée simultanée de ces deux œuvres me semblait opportun.

Bien sûr, je n’ai pas pu rentrer dans le haut lieu de l’art comme culture célébrée. Ma confrontation à ce pèlerinage inévitable des parisiens qui s’emmerdent et des touristes pour qui il s’agit d’une case supplémentaire à cocher dans leur to-do list, grossissant sans distinction les rangs des quelques 200 mètres de queue cumulée sous une pluie d’hiver pourtant rédhibitoire, a eu raison de mon inébranlable volonté.

Ma détermination à ne m’abandonner sous aucun prétexte au plan de repli déprime & canapé option contemplation de la nuit tombée n’a pourtant fait qu’un tour, et m’a tout droit conduit au musée Picasso, que je sais disposé à me laisser pénétrer à tarif préférentiel dans son antre consacrée au peintre préféré des Français. Une valeur sûre.

Ces français qui me semblent peu nombreux à connaître la raison de leur engouement ; si on leur demandait, ils le mettraient en première position avant JJ Goldman – il suffirait d’un signe…

Mais la peinture de l’Espagnol n’est loin d’être qu’affaire de signe. Pour ma part, je crois que je n’y ai jamais rien compris, même si je me sens aujourd’hui plus réceptif. À Picasso, pas aux signes. Enfin, peut-être.

Je ne reviens pas sur la nécessité pour les institutions de la culture d’agencer les pièces, comme les idées, d’une manière plus feng shui – on n’a pas besoin de valider ou d’argumenter pour dérouler le raisonnement : le public a besoin d’un consommable digeste, ludique, avec le mode d’emploi fourni préalablement – attention un nez rouge, attention ces courbes sont des fesses – pour passer à l’apéro dans la foulée, c’est à dire sur les coups de 17h30, et roter en famille la réforme du code du travail sans s’encombrer de débats esthétiques.

Après tout c’est Picasso qui nous intéresse, même de loin. L’autorité de tutelle s’est donc fendue d’un programme temporairement bicéphale, relatant primo l’année 1932 sous les auspices d’un érotisme indiciel – d’après eux, il faut montrer ses femmes allongées pour illustrer la sensualité de l’ibère coquin, deuzio le leg de 1947 à un musée français d’art moderne en constitution sous la direction de Jean Cassou.

Plutôt molle, cette première partie érotico-frigide, pâle comme de la chaire par grand froid, et pastel comme une nature vraiment morte dans la salle d’attente d’un ostéopathe routinier, et rond et chiant comme une roue de tricycle, et plat et fade comme une nouille au fond d’un évier, mérite assez peu qu’on s’y attarde. C’est cruel pour le peintre, mais certaines des mièvreries qu’il a commis – qui ne sont pas là où on les attend, du reste – sont probablement en grande partie la cause de sa longue éviction de mon panthéon personnel – je vais me laisser le temps comme porteur de ma possible rédemption.

L’accrochage thématique Picasso 1947 m’est apparu plus impressionnant – dans cette double acception à la fois courante, impressionnant comme obstacle insurmontable, et impressionnant comme agent de persistance rétinienne. À la faveur de ces 10 toiles accrochées au 3e étage de l’hôtel particulier, que les marches pour y parvenir ont rendu rétifs les spectateurs les plus encombrants, je prend graduellement la pleine mesure de ce qui se joue : dans le génie qu’on s’accorde à lui reconnaître, dans l’appréhension de ses toiles et ses sujets.

1947, un don majeur au musée d’art moderne

Entendons-nous, je ne suis pas totalement dans la découverte ; j’ai vu Guernica au musée de la Reine Sofia,  j’ai vu des échantillons -presque gratuits- dans les grandes collections d’Europe. Mais jusque là, j’étais passé à côté de quelque chose. Qui se contenterait d’affirmer que ce n’est qu’une question de moment propice ?

C’est en réalité à la faveur de 3 toiles bien spécifiques que la séduction a été entière et jouissive : La casserole émaillée, la Femme lisant et La muse.

De tailles et de sujets variés, on parle ici d’enjeux picturaux et de composition qui le sont tout autant.

Ce qui frappe, c’est l’agencement des formes et des couleurs ; il y a perpétuellement une note qui fait écho à une masse éloignée dans la surface du tableau. C’est un poncif, mais la recette est inégalée.

Le regard se balade dans la toile, et finit par danser.

Les lignes convergent, les yeux circulent, suivent un fil, puis reviennent ; bouclent et s’échappent.

S’écharpent même, sous les coups de boutoir d’angles et de courbes qui se télescopent.

Les tons sont vibrants, toujours, même et surtout en aplats.

La surface est pleine, même lorsqu’il s’agit de peindre du vide.

All-over appelleraient-ils ça à une autre époque ?

Le cerne. Il renforce, on parle aussi de dessin, à dessein : ils évoquent une tradition de la nature morte espagnole.

C’est une poésie, élégante bien que massive. C’est pourtant grossier. Et puis non.

Je pense aux papiers découpés. Il serait peut-être chafouin à l’entendre, car il entendrait, sous-jacent, un nom qui n’est pas le sien. On nous a vendu une concurrence, je les pense plutôt cul et chemise.

De l’éclat ; le clair et l’obscur fonctionnent de concours, à proportions égales – je ne crois pas avoir entendu de lui que c’était un peintre de la lumière. C’est quand même brillant.

Ça construit quelque chose ; concaténation récapitulative, dixit lui-même dans le Mystère éponyme de Clouzot, pour débusquer le tableau sous le tableau. Je n’ai pas de mérite, c’était présenté comme tel dans la petite exposition dont ce même Clouzot était le dénominateur commun, qui gisait trois portes plus loin, sous la férule de Paul Ardenne. Cette méthode que s’applique, en programmatique, Orsten Groom présenté dans cette même monstration.

Magie du regardeur, oui, mais la magie est opérante dans toutes les strates du système ; magie du faiseur, magie du fait, magie de l’assembleur-penseur. Magie du lieu peut-être, mais ce n’est pas le sujet.

Le sujet est toujours le point qui crisse.

Picasso ne m’a pas donné l’impression de paniquer face à la question du sujet, il est son propre sujet, constamment, tout le reste n’est que prétexte.

Et donc, ça construit, ou plutôt ça se construit, c’est le principe même. Les couches s’attendent patiemment, même dans l’urgence, comme on attend le métro. Et se découvrent en se couvrant. Je ne crois pas qu’il s’agisse simplement d’un (bon ?) mot ; le langage également traduit ce paradoxe effectif, d’une addition qui soustrait, ou d’une soustraction qui ajoute, au choix.

Ce qui est là après tout, c’est de la peinture dans toute sa majesté.

Ce n’est pas enviable, d’être à votre place, vous qui n’avez pas vu ces toiles, même si je ne fais que spéculer à votre sujet. Je vous joint les photos plus à titre testimonial qu’autre chose ; qui a déjà réussi à se faire une idée viable d’une peinture sur la seule foi de son image ? Il est vain de croire que cette casserole émaillée bleue suggère sa pleine puissance dans une famélique représentation de 1000 pixels de large, bien que les manifestations de ces formes aiguës qui pointent vers l’inférieur et l’Est du tableau soient aberrantes, y compris dans leur reproduction ; que cette muse au vase, l’un et l’autre réduits à d’élémentaires et sommaires tâches de couleurs, inspire quoique ce soit à travers le prisme de vos écrans mal calibrés. Cette boucle est fascinante ; qui inspire qui, au fait ? Je dois faire état d’une transmission référent/référé qui m’échappe, d’une inter-imagination hautement complexe.

Je crois bien n’avoir pas traduit ce que ces toiles ont suscité en moi en fin de compte, “vous devrez vous acquitter d’une autre séance”, m’a dit le spécialiste. Oui, cette hygiène devrait être impérative.

La casserole émaillée
La casserole émaillée
Femme lisant
Femme lisant
La Muse
La Muse

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Le Caravage, Michael Borremans & Francis Alÿs…

Ces vacances ont été plus que belles. Londres, Vienne et Prague. Car non content d’y trouver le bonheur d’y flâner, j’y ai aussi trouvé celui des yeux et de la pensée, par la peinture et la démarche créative des trois sus-nommés, au travers de leur rétrospective, catalogue et exposition respectives.

Londres, tout d’abord, et le bel accrochage du Caravage et de ses suiveurs. Évidemment dans une pièce, ses œuvres la baigne d’une incroyable et lumineuse obscurité. C’est juste magnifique d’émotion quand on se retrouve confronté à une telle grâce qui a traversé les siècles…

Exposition Beyond Caravaggio
Exposition Beyond Caravaggio

Londres, toujours, et ce catalogue As Sweet as it Gets que je convoitais depuis des années. La peinture de Michael Borremans me fascine, ce surréalisme discret, une facture précise et pourtant tellement peinte ; un sens de la composition, une palette maîtrisée – non sans rappeler Velasquez. Bref, lourd dans la valise et imposant sur une table de chevet, mais indispensable…

Michael Borremans : As Sweet as it Gets
Michael Borremans : As Sweet as it Gets

Et puis Vienne. Une des plus belles expositions vues récemment ; celle de Francis Alÿs au Pavillon de la Sécession. Une pratique discrète, avec sa série Le temps du sommeil, développée depuis les années 90 et qui coure encore aujourd’hui – performeur, promeneur, il pose son regard sur le monde et le traduit avec une approche mi-politique, mi-poétique par la vidéo, le dessin, la peinture, et les mots qui vont avec. Ce travail du temps du sommeil, précisément, me semble être le journal de la progression de sa pensée, et c’est captivant de voir se dérouler sous nos yeux cette progression proprement linéaire.

Francis Alys Le Temps du Sommeil, Détail
Francis Alys Le Temps du Sommeil, Détail
Francis Alÿs, Le temps du sommeil - Détail de l'exposition
Francis Alÿs, Le temps du sommeil – Détail de l’exposition
Francis Alÿs, Le temps du sommeil - Vue de l'exposition
Francis Alÿs, Le temps du sommeil – Vue de l’exposition

Introducing… Snarkitecture

Il en est de ces ovnis dans le panorama de la création dont on on peine à les placer sur l’échiquier. Je pose cette remarque alors même que bien d’autres me viennent à l’esprit quand on parle de ceux dont les productions vous fascinent ou vous interrogent… C’est probablement parce qu’au-delà de cette démarche plasticienne sur laquelle ils basent leur méthode de conception, ils sont définitivement de réels directeurs artistiques sans frontières (!). Stricto senso.

Odin Fragrances - Retail Installation, New York NY, 2012
Odin Fragrances – Retail Installation, New York NY, 2012

En l’occurrence, c’est du duo qui compose Snarkitecture, Alex Mustonen et Daniel Arsham dont il s’agit – il se trouve que ce dernier fait aussi honneur à sa production personnelle, puisqu’indépendamment de cette entité bicéphale, il est  représenté par Emmanuel Perrotin. Et c’est un beau boulot qu’il y présente du reste …

Calvin Klein Collection - New York NY, 2014
Calvin Klein Collection – New York NY, 2014
Airball - Miami FL, 2014
Airball – Miami FL, 2014

Snarkitecture provient comme ils l’expliquent eux-même d’un poème de Lewis Carrol, The Hunting of the Snark, décrivant “the impossible voyage of an improbable crew to find an inconceivable creature », et travaillent dans leurs recherches à éprouver l’expérience et la mémoire du spectateur – statement pas si révolutionnaire que ça sur le papier, mais bon, admettons….

En Noir FW14 - New York NY, 2014
En Noir FW14 – New York NY, 2014

 

Ce qui m’intéresse, c’est cette propension au mélange des genres ; où les limites des activités sont repoussées, où cette logique d’une démarche d’artiste dans un processus de création est destinée à une opération dédiée à une marque, une entreprise, une structure spécifique, tout en continuant de produire des installations toutes aussi singulières pour des musées ; où tout en se focalisant sur un cahier des charges que je suppose définitivement contraignant quoiqu’ambitieux, ils proposent des pièces singulières et cohérentes. Ça interpelle.

Kartell Bourgie - 2014, Fiberglass (29” x 27” x 37” (H x W x D)
Kartell Bourgie – 2014, Fiberglass (29” x 27” x 37” (H x W x D)

Information non négligeable de mon point de vue, et pour en revenir à Daniel Arsham, il a collaboré avec l’agence Simone pour la Maison Perrier-Jouët dans la conception d’un coffret sculpté en série limitée. Beau boulot, et chapeau bas à l’agence qui fait de la collaboration avec des plasticiens une constante dans leurs réalisations.

Et pour tout voir et tout comprendre de Snarkitecture, c’est par .

Wasserman Table  - 2012, Glass fiber reinforced concrete (18" x 60" x 60" (H x W x D) Edition of 3
Wasserman Table – 2012, Glass fiber reinforced concrete (18″ x 60″ x 60″ (H x W x D)
Edition of 3